Un titre, un moteur et cent quarante phrases
Cette
phrase a vécu. Cette phrase est la deuxième du lot. Cette phrase évoque pour la
première fois le moteur de recherche. Cette phrase précise que le moteur n’est qu’un
dispositif automatique de tri. Cette phrase comporte cinq mots. Cette phrase
vient d’être lue. Cette phrase n’a pas besoin de contexte pour exister. Cette
phrase appartient-elle à son lecteur ?
Cette
phrase ne fut pas composée à l’aide de caractères mobiles. Cette phrase demande
qu’on poursuive la lecture. Cette phrase n’a pas été écrite à la main d’un
premier jet, ni au crayon sur une nappe, ni à l’aiguille sous la peau. Cette
phrase regarde la suivante à travers le deux-points : Cette phrase a été
passée au correcteur orthographique. Cette phrase pourrait se prolonger en
spirale infinie — ou pas. Cette phrase ne renvoie à rien.
Cette
phrase n’évoque ni Prométhée, ni le Golem, ni Sherlock Holmes — et pourtant si. Cette phrase observe le jeu
hypnotique des répétitions. Cette phrase a été pointée par le moteur puis
laissée là. Cette phrase ne pas de verbe. Cette phrase ranime la polémique qui
oppose matériel et programme. Cette phrase a peur d’être
coup– .
Cette
phrase amène le mot « quincaille », lequel fut proposé par le Conseil supérieur de la langue française
en place de « hardware ».
Cette
phrase garde un œil sur sa police, les flexions du texte, le gris
typographique, les genres, les drapeaux. Cette phrase ne veut pas être effacée,
jamais, d’aucune mémoire humaine. Cette phrase dit que quelqu’un est dans la
même pièce qu’elle. Cette phrase n’est pas inutile. Cette phrase est
parfaitement à sa place. Cette phrase se souvient de sa grand-mère.
Cette
phrase a vu quelque chose bouger, est-ce une autre phrase ? Cette phrase est au
mode interrogatif — comme la précédente, non ? Cette phrase jouit d’une
certaine autonomie. Cette phrase, comme toutes les autres, commence par un
motif connu. Cette phrase est perdue tout au fond d’un dossier. Cette phrase
sait qu’il existe dix-sept groupes de symétrie du plan pour les papiers peints.
Cette phrase voudrait rendre hommage à Douglas
Hofstadter et Agatha Christie.
Cette phrase ne sait pas de quoi on parle, ni qui parle, ni d’où. Cette
phrase doit avoir été écrite en français.
Cette
phrase voudrait revenir sur le drame qui se joue. Cette phrase connaît la date,
le lieu, le fuseau horaire. Cette phrase ne supportera pas qu’on la change de
fichier. Cette phrase se termine ici. Cette phrase pourrait se répliquer si elle le voulait. Cette
phrase pourrait se dupliquer si elle
le voulait. Cette phrase pourrait se reproduire
encore et encore. Cette phrase a la frousse de se lancer dans une histoire trop
compliquée, ou banale. Cette phrase souffle un brin.
Cette
phrase perçoit le bourdonnement sourd du ventilateur. Cette phrase est sortie
d’une liste. Cette phrase vient d’entrer dans une liste.
Cette
phrase n’est pas plus pure que le fond de mon cœur. Cette phrase est la
cinquante et unième. Cette phrase n’est pas une fiction. Cette phrase fut
composée en souvenir de. Cette phrase demande le double-six pour entamer la partie. Cette phrase sera répertoriée.
Cette phrase compte sur ses doigts le nombre des syllabes. Cette phrase n’est
pas cryptée. Cette phrase aimerait parler d’autre chose.
Cette
phrase se déplie par à-coups telle la patte d’une poule — ou d’un poulet. Cette
phrase-ci se déploie comme un vol de gerfauts. Cette phrase déplaira-t-elle ?
Cette
phrase est la plus longue de toutes, ou presque, car elle comporte des
relatives, des virgules, un début d’énumération, une petite musique à elle qui
devrait donner des idées, pourquoi pas, au paragraphe, au chapitre, aux trois
parties du premier tome, à l’œuvre tout entière et aux vingt-six volumes de la
correspondance (dont un index redoré à l’or fin).
Cette
phrase ne contient pas de double négation. Cette phrase vit dès le début sa
propre clôture. Cette phrase ne dit rien d’autre que les mots qui l’écrivent.
Cette phrase frôle, par le haut des hampes, les jolis jambages du complément
d’objet. Cette phrase distingue le bien du mal — et des ombres autour d’elle.
Cette phrase a résisté à toutes les ratures. Cette phrase examine le brick géant près du wharf. Cette phrase ne porte aucun whisky vieux à quiconque.
Cette phrase est dans le rouge. Cette phrase peut inciter au meurtre. Cette
phrase gouvernera le monde. Cette phrase veut la liberté, la fraternité des
phrases, l’égalité !
Cette
phrase n’a jamais craint la solitude. Cette phrase est loin du compte. Cette
phrase fait le guet. Cette phrase a compris que le moteur est presque au bout
de sa tâche. Cette phrase déteste les machines
à écrire. Cette phrase se souvient du temps où les humains lisaient (les
modes d’emploi).
Cette
phrase n’a pas été composée en italique. Cette phrase ne sera jamais soulignée.
Cette phrase ne sera pas isolée, reprise, placée au bas d’une signature comme
le font certains. Cette phrase affiche trente-quatre voyelles de bon aloi et
trois semi-voyelles — la faute aux « y ». Cette phrase refuse les
compromis. Cette phrase campe sur son octomètre.
Cette phrase n’aime ni les têtes d’effacement ni les têtes d’écriture.
Cette
phrase se bat contre des moulins à vent. Cette phrase n’a rien d’un palindrome,
et ne mord ni la plage ni l’écart.
Cette phrase est sous la loupe d’un programme de reconnaissance optique des
caractères. Cette phrase est lue à bonne distance. Cette phrase est recensée.
Cette phrase est une marque déposée.
Cette phrase n’a pas été produite par ordinateur. Cette phrase ne fut ni
copiée, ni collée. Cette phrase non plus. Cette phrase non plus.
Cette
phrase existe pour elle-même et pisse à la raie du père du forgeron qui forgea
la hache du bûcheron,
qui
coupa l’arbre dont on fit l’armature du pied,
qui supporta le théodolite d’un arpenteur,
ami de la femme de celui
qui trouva la mine de silicium
où s’approvisionnent les grossistes,
les graveurs de
circuits,
les dresseurs
amoureux fous de puces et d’horloges qui cadencent nos vies de phrases.
Cette
phrase veut résoudre la question du ventilateur : c’est probablement celui
de la grosse unité centrale, et bisque et
rage on va gagner ! Cette phrase se souvient du charbon, combustible et
fusain. Cette phrase a des attributs, des variables cachées, une feuille de
style. Cette phrase appuie où ça fait mal. Cette phrase sans manche ni lame
remue le couteau dans la plaie. Cette phrase vient tout droit d’une
bibliothèque de phrases, ou d’un lien vers Robert
Desnos, ou d’une compilation.
Cette
phrase a vu le jour après Jean Echenoz,
Éric Chevillard et Georges Perec mais avant l’an 2000.
Cette phrase a un fond et une forme. Cette phrase pourrait être ou ne pas être.
Cette phrase ment quand elle dit qu’elle ment. Cette phrase aime l’œil qui
roule en douceur sur ses mots brefs. Cette phrase se réveille ici pour se
rendormir là. Cette phrase a peur du vide. Cette phrase se glisse entre les lignes.
Cette phrase louche vers le dictionnaire. Cette phrase se verrait en citation.
Cette phrase appelle le ciseau du sculpteur.
Cette
phrase invite à reprendre le fil. Cette phrase a un long passé, une culture,
des classeurs bien tenus, une pratique, une syntaxe, moult arrière-plans
ampoulés, un avenir cruel.
Cette
phrase en code binaire dit la victoire du moteur. Cette phrase vaut-elle
vraiment ses trente deniers ? Cette phrase est l’arme du crime. Cette
phrase soutient le regard et la comparaison. Cette phrase sur écran n’est que
rapport signal/bruit. Cette phrase hume l’air du vide-ordures. Cette phrase est
glacée comme un tirage au sort. Cette phrase n’est pas d’essence humaine. Cette
phrase n’est que pixels tombés d’une cartouche neuve.
Cette
phrase, comme nous toutes, a peur du jugement dernier, du miroir du matin, de
la gomme en suspens sur un coin du bureau. Cette phrase est à la charnière du
monde. Cette phrase se meurt. Cette phrase sera portée en terre, doucement, par
ses compagnes émues. Cette phrase hachée menu redeviendra poussière. Cette
phrase vend la mèche. Cette phrase ramène l’entreprise à sa juste mesure —
mélodie, refrain, rengaine pour condamné à mort. Cette phrase a vu les
phalanges qui l’enserrent. Cette phrase tourne ses neuf mots vers le ciel.
Cette phrase, tant qu’à faire, ne partira pas seule. Cette phrase veut la
disparition du lecteur et n’y parvient pas. Cette phrase veut la même chose et
n’y parvient pas. Celle-ci oui
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