TUBES
La philosophie dans le juke-box
Peter Szendy
Les Éditions de
Minuit – octobre 2008

Vous avez tous, comme moi, j’en suis sûr, été
hantés, obsédés jusqu’à la nausée, possédés jusqu’à n’en plus pouvoir par un de
ces airs comme ça, une de ces
chansons que l’on entend par hasard, c’est-à-dire par nécessité, à la radio, au
café, au supermarché : un de ces tubes
qui dès lors ne nous lâchent plus, qui sont là sur nos lèvres au réveil, qui
rythment nos pas lorsque nous marchons dans la rue ou qui viennent soudain
perturber, sans que l’on sache pourquoi, une chaîne de pensées, des rêveries
dans notre for intérieur.
On peut les aimer ou les haïr : on peut les
réentendre bien des années après et être happés par un flot d’émotion
nostalgique qui nous emporte vers le passé comme si on y était ; on peut au
contraire tenter de se défendre de toutes ses forces contre ce parasite musical
qui se permet de se saisir de nous... Rien n’y fait, il y a là une sorte de
virus qui nous gagne : ce que certains appellent des vers d’oreille.
Cette expression, je l’ai découverte il y a
peu, en lisant la traduction française d’un article paru dans le quotidien
anglais The Guardian1 :
« D’après
James Kellaris, professeur de marketing à
l’université de Cincinnati, près de 99 % des sujets ont eu un jour ou l’autre
ce qu’il appelle des “vers d’oreille”, c’est-à-dire un de ces airs entêtants
dont on n’arrive pas à se débarrasser... Les épisodes de crise peuvent durer en
moyenne plusieurs heures et se produire assez fréquemment chez les “malades
chroniques”. Le terme “ver d’oreille” vient de l’allemand Ohrwurm, et désigne une
“démangeaison musicale” du cerveau... En réalité, le comportement du ver
d’oreille musical ressemble plutôt à celui d’un virus : il se fixe sur un hôte
et se maintient en vie en se nourrissant de la mémoire de celui-ci... »
Même s’il ne me viendrait sans doute pas à
l’idée de m’adresser à la « clinique virtuelle » que propose en ligne
cet éminent universitaire2, j’en souffre souvent, des vers
d’oreille. Non pas de celui qui passe pour être en tête du hit-parade des
obsessions mondialisées (le Guardian
cite Kylie Minogue, Can’t Get You Out of My
Head, dont le titre, non sans ironie, est à lui seul emblématique du
phénomène), mais d’autres, aussi bien de ceux que je chéris (Parole, parole, parole, véritable petit
chef-d’œuvre) que de ceux qui m’exaspèrent (Imagine,
l’insupportable Imagine de John
Lennon). Est-ce dès lors pour m’en débarrasser que j’entreprends d’écrire sur
eux, pour eux, ce petit livre ?
Peut-être.
Mais c’est aussi pour leur donner une
dignité, à ces objets que tant de discours considèrent comme indignes. Une
dignité philosophique, même, un peu comme les chiffonniers, le kitsch, les
enseignes, les publicités, la manie de collectionner ou les livres pour enfants
se sont vus élever à la dignité d’objets de pensée dans l’œuvre de Walter Benjamin,
que ce soit dans son Livre des passages
ou ailleurs.
Il s’agira donc d’essayer de penser les tubes. De cerner un concept,
une logique du tube. Et de donner
droit à un étonnement philosophique
face à ce qui se présente comme l’évidence même : à savoir la banalité et la
singularité.
Que cache-t-elle, en effet, cette trivialité
du tube qui pourtant nous émeut parfois comme personne ? Quels affects
singuliers y sont en jeu ? Quels investissements, quelles économies – à la fois
marchandes et psychiques – y sont à l’œuvre, voire quelles politiques ? Bref,
comment un air comme ça, un simple
petit air qui semble venu de partout ou de nulle part, peut-il accompagner
notre vie, en constituer la bande-son incomparable3, paraître
s’accorder à ce qui fait l’unicité ou le propre de chacun d’entre nous, se
faire le porteur ou le dépositaire de nos passions à nulle autre pareille, tout
en s’inscrivant dans la circulation d’un échange général des clichés ? (...)
__________
1. « Can’t Get
It Out Of My Head », The Guardian, 22 juin 2006 ; je cite la traduction française dans Courrier international, n° 825, 24-30
août 2006, p. 50 (en remerciant mon ami Hervé Aubron
de me l’avoir signalée).
2. www.business.uc.edu/earworms
3. « Où que vous soyez, iPod est
prêt à dérouler la bande-son de votre vie », pouvait-on lire récemment, en
guise de slogan publicitaire, sur un site commercial. Les mélomaniaques,
genre auquel j’appartiens, s’approprient cette expression, qui se répand dans
les forums de discussion.
__________
Retour à la page d’accueil du site ? Là