Au danger ?

 

 

La pelote de feu entra par la grande fenêtre du donjon. Georgina, sept ans, leva l’œil et s’arrêta de gribouiller. Son crayon zigzagua encore sur la tête du personnage — elle parut mortifiée, au bord du sanglot. Puis la boule géante se figea : son gyroscope déréglé la faisait rouler d’un pôle sur l’autre. Un deuxième coup de tonnerre fracassa les frondaisons du parc, jetant de gros arbres dans l’argile. Georgina sentit la chaleur sur son visage. Une chaleur de miel brûlé, haut sur les pommettes, douce comme l’oranger. Deux filaments d’or grésillèrent, allumant le vieux poste à galène de la salle de jeu. Puis une voix grave s’éleva sur les ondes longues :

 

— Le Génie des orages vous dit bonjour !

 

Georgina fit presque trois vœux : que Sergio, mon jumeau, m’aime toujours ; que j’aie des pouvoirs magiques ; qu’on revienne... non !

 

Le bloc de foudre vira du rouge au jaune clair, mugit, gonfla, s’éloigna... Sa surface aveugle palpitait comme mille soleils au coronographe.

 

Sur le petit manège, Sergio pilote un jet et se joue du vertige. Sa sœur le dévore du regard à deux pas. Sergio se met à genoux sur son siège et tente, à chaque tour, d’agripper la houppe qui s’agite au-dessus des enfants. C’est dangereux, pourtant Georgina l’encourage — elle rit du vent qui bouge ses cheveux. Savez-vous que c’est elle qui fait gagner quelque tour gratuit à son frère ? Et que ce frère gracile n’a rien à craindre, tout là-haut ?

 

Peut-être Papa-Gé me baignera-t-il ce soir comme avant. Je grimperai l’escalier dans ses bras, il me mettra dans l’eau avec mes tigres du Bengale. Les éponges seront des îles et les gants de toilette des gueules de monstres. Il jouera longtemps, m’apportera des surprises, Mowgli ou d’autres figurines du Livre de la Jungle ! Sergio tu verras, Papa-Gé reviendra un jour — malgré le gel, malgré la neige, la grêle, les ouragans... malgré les vagues, le déluge, les dangers en tout genre !

 

— Montre-toi, Génie, j’ai des soucis !

 

Régulière, vingt ans durant, revint gronder la foudre à la moindre injonction de Georgina, immobile et blanche, douce brûlure de miel au goût d’oranger.

 

Papa-Gé, le voltigeur des nuages, ne se montra jamais. Avait-il passé l’arme à gauche, comme disait Mère ? Ou été tué à la guerre, comme le jugeait Sergio ? Avait-il dévissé dans les Grandes Jorasses et dégringolé, comme c’était peut-être écrit ?

 

Les jumeaux de la haute bâtisse ont aménagé le parc : itinéraire, parking, buvette, rien n’a été négligé. Du vingt avril au vingt septembre ils organisent de gigantesques pyrotechnies pour payer l’entretien du château. Mais les gens, les touristes, les globe-trotters qui viennent chaque année en nombre accru, savent-ils que ces singuliers éclairs sont réels — jets de gaz, feux Saint-Elme et geysers sang ? Qu’il n’y a là aucune fantasmagorie, malgré l’obscurité, ni aucun trucage ? Que Georgina gouverne pour de vrai le quatrième élément ?

 

Un soir tard, spectacle fini, qu’elle range un peu, Georgina découvre un cylindre de papier mangé d’étincelles — le dessin gribouillé du début de cette histoire. Sergio voit le chagrin de sa sœur et la joue qui se mouille.

 

— Ce troisième vœu jugulé, Georgina, c’était quoi ?

 

Elle montre du doigt le personnage du seigneur. Un homme grand, farouche et fort, presque achevé, à la tête raturée.

 

— C’est Papa : je corrigeais son cou quand la boule de foudre a bougé mon poignet. J’étais affligée d’avoir griffé le dessin à cause de la décharge...

 

— Quel ampérage, la décharge, et combien de gigavolts ?

 

— Sergio, ne te moque pas ! Un court instant j’ai voulu revenir en arrière, gommer le coup de crayon/coup de poignard, congédier le disque prodigieux. Mais je n’ai pas réagi, prête à signer le pacte en fulgurations. Ai-je échangé l’âme et le retour de Père contre magie et sortilèges ?

 

Un grondement de tonnerre cognait au donjon : augures, présage, rire d’un démon vengeur — ou cet Archange Gabriel des gravures ?

 

Les fillettes sont étranges : comment peuvent-elles imaginer, à sept ans, des histoires aussi saugrenues ? Songer qu’un léger trait de crayon puisse gauchir toute une vie ?

 

Essence d’orange,

 

Miel brûlé,

 

Douce chaleur,

 

Ode en g.

 

 

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Jules Verne

Voyage au Centre de la Terre

Chapitre XXXV

 

(...)

Nous sommes glacés d’effroi ; la boule mi-partie blanche, mi-partie azurée, de la grosseur d’une bombe de dix pouces, se promène lentement, en tournant avec une surprenante vitesse sous la lanière de l’ouragan. Elle vient ici, là, monte sur un des bâtis du radeau, saute sur le sac aux provisions, redescend légèrement, bondit, effleure la caisse à poudre. Horreur ! Nous allons sauter ! Non ! Le disque éblouissant s’écarte ; il s’approche de Hans, qui le regarde fixement ; de mon oncle, qui se précipite à genoux pour l’éviter ; de moi, pâle et frissonnant sous l’éclat de la lumière et de la chaleur ; il pirouette près de mon pied, que j’essaye de retirer. Je ne puis y parvenir.

 

Une odeur de gaz nitreux remplit l’atmosphère ; elle pénètre le gosier, les poumons. On étouffe.

 

Pourquoi ne puis-je retirer mon pied ? Il est donc rivé au radeau ? Ah ! la chute de ce globe électrique a aimanté tout le fer du bord ; les instruments, les outils, les armes s’agitent en se heurtant avec un cliquetis aigu ; les clous de ma chaussure adhèrent violemment à une plaque de fer incrustée dans le bois. Je ne puis retirer mon pied !

 

Enfin, par un violent, effort, je l’arrache au moment où la boule allait le saisir dans son mouvement giratoire et m’entraîner moi-même, si...

 

Ah! quelle lumière intense ! le globe éclate ! nous sommes couverts par des jets de flammes ! (...)

 

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