[Bestiaire
ébloui des lexies tératoïdes]
Chapitre
20
Alphabets symboliques
__________
Tu n’as pas l’air ragaillardi, la
Squaw, dit Aloysius, qu’y a-t-il donc ?
- Il y a qu’Augustus a raccourci
son chibouk !
(Perec,
La Disparition)
Raccourcir
son chibouk, pour Perec,
c’est se casser la pipe, donc mourir – car le chibouk est une pipe turque à
long tuyau. Quel rapport avec ce chapitre ? La suite nous
l’apprendra ! Car nous allons fréquenter ici quelques univers
particuliers, lesquels utilisent les lettres de l’alphabet comme autant de
symboles...
La
génétique, par exemple, nous berce de ses A, C, G, T et U – lesquels
représentent les bases des nucléotides constituant un brin d’ADN ou d’ARN (A
pour adénine, C pour cytosine, G pour guanine, T pour
thymine, U pour uracile).
Quels
mots français peut-on écrire avec ce bref alphabet ? (Rappelons qu’en génétique
on ne forme que des triplets de lettres, ou codons ; tels des apprentis
sorciers amateurs de monstres lexicaux nous passerons outre1.)
ACCU,
ACTA(T), AGA, ATACA (baie rouge), CACA, CUCU, CUT, GAG, GAGA, GATA(T), GATTA(T), TAC, TACCA (plante
comestible), TACT, TAG, TATA(T),
TAU (lettre grecque),
TUA(T), TUT (de taire),
TUTU et TUTUT (onomatopée)...
Les
mots génétiques les plus longs sont CATGUT (fil chirurgical), AGAÇÂT (subjonctif d’agacer) et les deux orthographes TAGGAT/TAGUAT.
L’alphabet sanguin, lui,
est encore moins étendu : trois lettres le constituent seulement,
lesquelles représentent les groupes classiques A, B et O.
BAOBAB est le mot le plus long que
l’on puisse écrire ainsi. Il y en a très peu d’autres : B.A.-BA, BABA,
BOA, BOB, BOBO. On frôle l’anorexie...
L’alphabet chimique est
plus intéressant. Ce dernier se compose en effet des symboles des corps simples
qui, tels le carbone (C), l’oxygène (O) ou l’azote (N), n’utilisent qu’une
seule lettre. [Sont donc exclus les digrammes du néon (Ne), du chlore (Cl), du
titane (Ti) etc., ainsi que les trigrammes du genre unnilquadium (Unq)
déjà rencontrés dans le bas de cette page].
Voici la correspondance
lettre/élément chimique :
B
Bore
C
Carbone
F
Fluor
H
Hydrogène
I
Iode
K
Potassium
N
Azote
O
Oxygène
P
Phosphore
S
Soufre
U
Uranium
V
Vanadium
W
Tungstène
Y
Yttrium
Sourions d’emblée au paradoxe qui
veut qu’aucun élément ne puisse s’auto-décrire à l’aide de cet
alphabet ! Le E manque ci-dessus, comme le M, ce qui disqualifie presque
tout le tableau de Mendeleïev. [Il est vrai cependant que l’Astate (halogène radioactif instable) peut se lire comme As+Ta+Te soit
Arsenic + Tantale + Tellure, mais nous retombons là dans les digrammes
interdits.
Il y avait aussi une publicité,
naguère, qui vantait les mérites du sel, du baryum et des bananes :
Ba+Na+Na.].
Les mots les plus longs en lettres
chimiques sont COCHINCHINOIS (un habitant de l’ancienne Cochinchine, richement
composé de carbone, hydrogène, iode, oxygène, azote et soufre) et SCISSIONNIONS
(17 lettres).
En voici de plus courts :
VICHYSSOIS, SUCCUSSIONS, HIBISCUS,
CONCUBINS, PIOUPIOU, SYNOPSIS, COSINUS, BIKINI, CONFUSION, PONCIFS, SCHNOUFFS,
BISCHOF (c’est une boisson à base de vin sucré).
Qui sait que le WHISKY est un subtil
cocktail de tungstène, d’hydrogène, d’iode, de soufre, de potassium et
d’yttrium assemblés en parts égales ?
Dernière question : quel mot
mélange le plus de corps chimiques tous différents ? Les auteurs ne
réussissent pas à faire mieux que huit lettres, comme dans BUCHIONS, PUCHIONS (de pucher, puiser) et CHIBOUKS (tiens, qui voilà !).
Et
la musique ?
Dans la notation musicale
allemande, les notes de musique sont désignées par des lettres. La correspondance
s’établit ainsi (la gamme anglaise, elle, nous prive du H) :
A = la ; B = si bémol ;
C = do ; D = ré ; E = mi ; F = fa ; G = sol ; H = si
bécarre.
De
nombreux musiciens jouèrent de cette ambivalence note/lettre dont Bach
bien sûr : l’année de sa mort (1750), il composa l’Art de la fugue,
recueil de 18 fugues fondées sur un thème principal unique. Il cacha le thème
B.A.C.H. dans la 17e.
Robert
Schumann rendit hommage à cet immense compositeur dans ses Six Fugues
sur le nom de Bach, opus 60, commencées le 7 avril 1845, où les si
bémol, la, do et si bécarre formaient d’innombrables
motifs.
Qui
sait si John Cage dissimula son nom dans quelque pièce contemporaine ?
Quel
mot français record est un air à lui seul ? Cache-cache, qui fait 10 lettres.
Et si vous y jouez à Bagdad (ou à Dacca), vous aurez un début de
mélodie...
Voici quelques mots musicaux :
décade, dégagée, chef, agha,
badge, gag, gâchée, hachage, cabèche, agacée, chèche, cacabe (cacaber c’est crier, en parlant d’une
perdrix), bâcha, âgé, dada, face, bée, abcédée, gaffe, face-à-face, cède,
accède, haché, beef, bec, baba, fade café déca, façade, fâché, échec, baffe,
fada, aède, gaga, adage, bêchage, effaçage, cha-cha-cha.
L’alphabet minéralogique,
lui, s’occupe des immatriculations de voiture, car peu de pays, finalement, ont
le privilège de figurer en une seule lettre à l’arrière des véhicules. Voici
les élus :
A =
Autriche ; B = Belgique ; C = Cuba ; D =
Allemagne ; E = Espagne ; F = France ; H =
Hongrie ; I = Italie ; J = Japon ; K =
Cambodge ; L = Luxembourg ; M = Malte ; N =
Norvège ; P = Portugal ; S = Suède ; T =
Thaïlande ; V = Vatican ; Z = Zambie.
On notera que le petit Liechtenstein
est le pays le plus long qui puisse entièrement s’auto-décrire en immatriculations
— l’Uruguay étant le plus mal loti : seul le A d’Autriche s’y exprime...
Les mots minéralogiques français
record semblent être les formes verbales sentimentalisassent et sentimentaliseraient,
auxquelles on peut préférer les mécaniciens-dentistes (20 lettres
aussi), les casablancaises indisciplinables ou les mathématiciennes
vindicativement anticapitalistes...
Si l’on exige qu’un même pays ne
figure jamais deux fois dans le mot, on trouve six candidats :
amplectifs (qui enveloppent), blanchîmes, blanchîtes, chimpanzés,
dispatchez, planchiste.
Visiter les pays dans l’ordre des
lettres qui composent ces six mots vous emmènera loin. C’est DISPATCHEZ qui
tient le pompon avec le plus long parcours à vol d’oiseau : 50.717
km ! Départ de Berlin (capitale de l’Allemagne, lettre D) et
escales à Rome, Stockholm, Lisbonne, Vienne, Bangkok, La Havane, Budapest,
Madrid, avant d’arriver un peu hébété à Lusaka (capitale de la Zambie,
Z)...
Et l’alphabet maritime ?
Il associe un drapeau particulier à
chaque lettre de l’alphabet (gageons cependant que les transmissions par radio
en limitent singulièrement l’usage), tout en n’utilisant que cinq
couleurs : blanc, bleu, jaune, noir et rouge.
Voici quelques mots bicolores :
[Blanc + Bleu = A J M N P S X] :
panamas (chapeaux), sampans (embarcations),
sappans (arbres), amassas, ananas, appas, axa,
jappa, jasas, jass (jeu de cartes Suisse),
mamans, massa, naja (serpent), nana,
nanan, nappa, pampa, panax (sa racine est le ginseng),
pansa, papa, sana, sans, sassa.
[Rouge + Blanc = B F H U V] :
bu et vu.
[Rouge + Bleu = B E] :
bébé, ebbe
(marée), bée, èbe (autre orthographe de ebbe).
[Jaune + Noir = I L Q] :
il et li
(mesure chinoise de 576 mètres).
[Jaune + Rouge = B O Q R Y] :
bobo, brrr,
yo-yo, bob (bonnet), boy
et rob (une manche au bridge).
Jouer à cache-cache à Bagdad,
dispatcher à Lusaka, coder blanc/bleu à Panama : l’aventure, non ?
__________
1 On se souvient du titre de ce beau
film d’Andrew Niccol, GATTACA, écrit justement avec cet alphabet.
Il y était fortement question de sélection par le code génétique... La fiche
technique chez imdb.
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