« 20 trucs pour bronzer idiot ! »
— une
enquête de Noëlle Clou pour Gael
—
[Publiée en juillet 2003 p.71]
Ça y est, les
vacances sont là, vous avez réussi à placer plusieurs centaines de kilomètres
entre vous et votre patron, vos enfants ou votre belle-mère. Fini les soucis,
on va pouvoir reconstituer son stock de globules rouges et de pigments havane.
Mais un dernier obstacle reste à franchir : la cul’-cul’ (prononcer
kulkule) — soit la culpabilité culturelle.
Elle dure en effet
depuis 30 ans — et plus précisément depuis le festival de Tabarka en Tunisie
qui vit s’inventer ce slogan : en été, il ne faut pas bronzer idiot. Et si
c’était du pipeau tout ça ? Et si nous disions halte à la prise de tête ?
Vive le droit à la torpeur hébétée, au crétinisme solaire et au farniente
limace !
Mais attention, la cul’-cul’
ne s’évacue pas comme ça, d’un coup de cuiller à (fleur de) peau : il faut
tenir bon et persévérer — l’état de légumineuse molle se mérite à chaque
seconde...
Voici quelques trucs
de Noëlle Clou pour hâler ahuri en toute bonne conscience...
1) La mononucléose
Vous l’avez démasquée
fin mai lors d’une banale prise de sang (exigée amicalement par votre banque
pour l’emprunt de la véranda — les banques sont prudentes ces temps-ci,
non ?). Quand Philippe-Edern est venu vous supplier de faire la
dixième du groupe « Ruines carthaginoises/Équipe rouge » votre
argument a porté. « Surtout que ce truc mutant est peut-être
contagieux ! » — avez-vous perfidement glissé. Voilà, en attendant
que les leucocytes se refassent une santé, allez-y coolissime !
2) L’accident liquide
Vous êtes
complètement fauchée. La bulle Internet ayant explosé en plein vol, toutes vos télécoms
piétinent depuis un an autour du zéro absolu. Vous lancez plan social sur
plan social contre vous-même. Économies drastiques — donc pas question de
lâcher le moindre kopeck en tickets d’entrée pour visiter la madrasa Ben
Youssef à Marrakech ou la 5e tombe de Ramsès XII vers Louxor. Déjà que
les crèmes solaires de la boutique sont hors de prix...
3) La phobie des bus
Pour se rendre au
musée du tire-bouchon ou à la ferme des crocodiles il faut se taper deux
dizaines de kilomètres en autocar. Ça tombe bien parce que vous souffrez d’un
incurable mal des transports ! Impossible d’aller quelque part à pneu
— d’ailleurs rien que d’y penser vous avez déjà le couscous qui remonte et les
pois chiches qui brinquebalent. C’est un mal mystérieux, qui va et qui vient...
Aucun médicament n’agit, au contraire, les choses empirent avec
l’âge ! Seul remède possible, ne pas bouger. Quelle malchance que d’être
clouée sur ce transat pendant quinze jours ! Allez, ramenez-moi un
tire-bouchon !
4) Vous avez donné
Votre deuxième mari
était attaché culturel — ou conservateur du cabinet des estampes à Naples, ou
galeriste à Genève, ou commissaire-priseur chez Sotheby’s — bref, la culture et
ses dépendances, vous avez donné. Les faire-part, les catalogues, les
statuettes examinées à la loupe ça commence à bien faire ! Allons donc à
l’essentiel : si l’art c’est ce qui sert à rendre la vie plus intéressante
que l’art (Robert Filliou), autant profiter du soleil tout de
suite ! Inutile de se peler le jonc dans les soubassements de
Sainte-Sophie à Istanbul — certes polychromes, mais humides et sentant le vieux
loukoum !
5) La méditation
gourou
Vous avez compris des
choses très profondes. Rencontré la Lumière. Ou Jean-Paul Dupont-Raël,
le fameux messie cosmo-planétaire qui commença comme livreur chez Pronto-Tiramisù.
Bref, vous consacrez cette année à la méditation. Mais pas la méditation light,
façon kit de voyage, non : la méditation extrême, pure comme le cristal,
dure comme le diamant et très, très intime. Oui, ça consiste à s’allonger seule
sur le dos, au bord de la piscine, avec un rhum-coca, des Ray-Ban et le dernier
Stephen King — ça te dérange mon grand ? Allez, va voir tes azulejos,
j’ai le monde à sauver !
6) La peau douce
Bien sûr que ça vous
intéresse de participer au chantier de fouilles maya — cette question !
Oui, la réfection de la façade coloniale du Grand Hôtel des Voyageurs à Cuzco
(Pérou) vous enchante — mais voilà, vous avez la peau intérieure des mains
d’une sensibilité dingue ! Signer la note au bar vous donne déjà des
ampoules, alors tenir un seau, vous n’y pensez pas ! Les premiers
symptômes ont surgi à l’aéroport, en portant le beauty-case du bout des
doigts : si ça se trouve ils cesseront au moment de ré-embarquer ! En
attendant, je mets mes mimines à l’abri !
7) J’assume un max
Vous n’en avez
strictement rien à battre des richesses culturelles du peuple des
marais, ou du statut de la femme dans la religion glüntz, ou du motif
circulaire comme métaphore du paradis kazakh. En fait, vous préférez la
culture d’Arthur Brown (celle de la betterave) à celle des Tontons-la-Science
qui vous gonflent un max’ ! D’ailleurs vous ne savez même pas dans quel
pays vous êtes ! Du moment qu’il y a des serviettes propres tous les
matins sur les chaises longues et du bleu cobalt par dessus les toits, le reste
vous laisse de marbre ! Quoi de Carrare ? Mais je m’en tamponne le
coquillard de ton marbre de Carrare ! Tu veux ma main des Ardennes
dans la figure ?!
8) Le travail à finir
Ça n’a pas l’air,
comme ça, en deux-pièce La Perla sous la douche, mais vous êtes en train
de finaliser un gros truc pour le Ministère : c’est un rapport économique
sur... ou plutôt une enquête socio-chose qui... Bref, c’est important — et des
centaines de petits rouages tournent comme des fous dans votre crâne dès
l’aube. Vous allez bientôt mettre tout ça en forme avec le Mac portable qui
charge depuis trois jours dans la chambre : ah, l’autonomie des batteries,
c’est toujours un problème ! En attendant, Julien, il faut que je
reste concentrée, il faut que je reste seule, vous me raconterez toutes vos
histoires de peintures rupestres et d’animaux sauvages au retour. Salut !
9) L’habituée des
lieux
Les joutes nautiques,
la fête de la vigne et le week-end vide-grenier, vous connaissez :
ça fait onze ans que vous pratiquez le bled, une semaine par-ci, un fly
& drive par là, c’est bon, vous en avez fait le tour ! Voilà ce
qu’il faut dire avec aplomb à Juan Miguel qui essaie pour la sixième
fois de vous entraîner à la foire aux produits du terroir (« Ma sœur qu’elle
s’occupe youstément dé l’expo Houile d’olive et patrimoine andalou »).
Vous souriez gentiment : « Pas cette année, Miguelito,
j’en ai encore deux mètres cubes à la cave de votre virgen machin
première pression ! Mais l’anno despuès, on verra ! »
10) Le Jules méfiant
Toujours très
efficace avec les casse-pieds cultureux : le coup du Jules qui est jaloux
comme un tigre. Car Valentin n’a pas pu venir cette année — mais il a
des indics partout dans le Club. Si vous adressez la parole à quelqu’un il vous
coupera en rondelles au retour. Alors une petite excursion du côté de la
bambouseraie cambodgienne ou de la mine d’émeraudes miniature serait le plus
sûr moyen de vous envoyer à la mort. Désolée Jacky, il va falloir que je
reste sous ce parasol au bord de l’eau à m’empiffrer toute seule : vous ne
voudriez pas être inculpé pour complicité, non ?
11) La snob
Le stage de djembé,
la grotte de Cocalière, le village des automates : vous trouvez ça
vraiment pitoyable ! C’est bon pour les nuls qui sont restés bloqués à
Bac+2 ! Parlez-moi plutôt de la métempsycose chez Aristote, du da sein
heideggerien, des peintures cryptées de la Villa des Mystères à Pompéi :
là je veux bien dresser l’oreille ! Mais votre programme, Gérard,
c’est franchement du pipi de chat pour les bauf’ ! Allez vous amuser avec
vos gringalets du bulbe, moi je reste ici ! Et comme disait Diogène au grand Alexandre,
soyez gentil de vous ôter de mon soleil ! Allez, zou, dégagez, j’ai mes
mots fléchés à finir !
12) La soirée de hier
Elle était géniale,
cette soirée ! Vous avez ri comme une bossue, dansé à vous ramasser des
crampes, poussé la nana, moulu le café avec les G.O. — a ga dou dou dou...
Même la sangria devenait bonne vers la fin... Aujourd’hui c’est retour à la
case départ. Repos complet. Eau minérale et riz blanc. Migraine force 7 avec
échelle de Richter plantée dans la tête. Pas question de bouger. Ni vieilles
pierres, ni promenades à dos de chameau, ni marché artisanal : juste un
peu de naturisme soft au milieu des textiles. N’oubliez pas que cette
excuse peut servir plusieurs fois si les soirées karaoké se succèdent...
13) La bronzette
intégrale
Plus aucun homme
moderne n’ignore que l’estivante aime rôtir à petit feu en bikini fuchsia. Ce
qu’il sait moins c’est qu’un bronzage réussi tient de l’art et de la science.
Science des émulsions anti-UV — art des bretelles qu’il faut déplacer
régulièrement... Invoquez donc l’argument du joli hâle intégral pour ne
pas vous taper les circuits touristiques tuants concoctés par Sacha —
véritable mouche du coche qu’on rêve d’écraser à coups de tapette ! Votre
chéri sera tout transformé quand il découvrira le fruit de votre minutieux
travail de cuisson : épaules dorées — sans marque aucune —, dos de sirène
bronzé jusqu’au creux des reins, hanches à l’unisson, gambettes de rêve...
14) La passion
d’antan
Vous n’avez a
priori aucune raison d’éviter la randonnée du jour avec lever à 3 heures du
matin, départ en 4 x 4 et déjeuner de criquets frits au miel du désert.
Seulement voilà, cette grande dune ocre qui constitue le but du trekking vous
rappelle de terribles souvenirs : c’est là que Jean-Mi vous a
larguée il y a trois ans, avec armes et bagages, pour une minette de Marseille
gérante de snack bio. Trop c’est trop, la blessure n’est pas encore cicatrisée,
moi je reste à la plage. Et soyez gentils de ne pas claquer les portes des
chambres demain matin, j’aimerais dormir jusqu’à midi...
15) Le mauvais œil
Vous n’avez jamais
cru à ces balivernes d’horoscopes, de Jupiter entrant sans frapper dans la troisième
maison de Mercure, de Grande Ourse et de Petit Chien qui se font des trucs...
Mais voilà, vous allez faire une exception pour les besoins de la cause. Vous
allez invoquer Dieu sait quelles conjonctions maléfiques pour rester à
l’hôtel : Osiris et Pluton en ascendance droite, Castor et Pollux en
opposition gauche. On va vous regarder comme l’Oracle de Delphes ou la frappadingue
du 15 — mais on vous foutra une paix royale. Au pire dispenserez-vous quelques
conseils à l’heure de l’apéro, sous le bougainvillée à droite du buffet. Et un
second kir, s’il te plaît Yvan !
16) Syndrome de
Stendhal
Comme on sait, Stendhal
faillit mourir à Florence de trop de beauté autour de lui. Les monuments, les
façades, les statues, les musées, les ponts sur l’Arno — il étouffait. Eh bien,
toutes proportions gardées, c’est pareil pour vous ! Non que vous ayez
écrit la Chartreuse de Parme en 53 jours, mais vous craignez que le même
sort ne s’abatte sur vous en accompagnant le groupe à Chichen Itza ! Déjà que
les photos sur Internet vous ont presque mise en catalepsie tellement elles
étaient belles, inutile d’en rajouter avec une vraie visite ! Non, moi je
reste à Tulum-les-Bains, vous me raconterez ! Mais pas trop de détails,
hein, je pourrais défaillir !
17) J’attends
quelqu’un
Voilà, vous ne pouvez
pas en dire plus mais vous attendez quelqu’un... On va vous demander qui
mais vous devez rester muette et ne rien ajouter (ajouter quoi, d’ailleurs, vous
n’avez aucune idée, vous non plus, du zig-mystère). On va vous charrier au
début — un petit ami, un coup de foudre, un amant secret —, puis on va
s’inquiéter — un braqueur de banque, un marchand d’armes, un dealer de khat
—, puis on va dire n’importe quoi en rigolant : le fantôme d’Elvis,
Rimbaud retour du Harrar, le prince Laurent à moto... Un seul conseil, tenez
bon ! On finira par se lasser et vous laisser décompter les minutes
allongée sous les palmiers. Pendant que les autres crapahutent dans les chapiteaux
corinthiens, les frises doriques et les fûts cannelés refaits...
18) L’allergie
inconnue.
C’est une allergie
mystérieuse, ramassée juste après le contrôle des passeports ou juste avant
d’entrer à l’hôtel. Toujours est-il qu’elle redouble dès que vous quittez
l’atmosphère chlorée de la piscine, iodée de la plage ou manganèse de la
chambre ! C’est très étrange. Les meilleurs spécialistes s’interrogent.
Surtout qu’on ne voit rien ! Mais vous, vous le sentez ! C’est à
l’intérieur ! Là, du côté du troisième alvéole pulmonaire, juste contre la
plèvre, en-dessous du cœur ! Non, pas là — n’en profite pas, hein, Cri-Cri !
Oui là, tu sens comme c’est gonflé ? Tu entends le bruit que ça
fait ? Je crois que c’est la poussière du dehors ! Toutes ces
ruines ! Circulez, y a rien à voir !
19) Le changement de
chambre
Vous aviez demandé la
119, comme l’an passé. On vous a donné la 212. Mais enfin, pourquoi ? À
partir du balcon de la 212 on ne voit pas la salle de jeu — et c’est justement
là que les enfants vont jouer après la plage ! Pas moyen de les surveiller
du balcon de la 119 ! Il donne sur la piscine, c’est très bien, mais ce
n’est pas ce que j’avais demandé dans le fax ! Bon, les gars, excusez-moi
— mais je ne peux pas vous accompagner dans le gouffre du Picouli, je dois
régler ça ! Non, Marcello, laisse, je m’occupe de tout !
Amusez-vous, ne remontez pas trop vite, hein, vous avez tout le temps !
J’avais demandé la 212 et je l’aurai ! Euh... la 119 ! Bref, vous
partez ou quoi ?!
20) La vérité toute
nue
Rien de tel que la
vérité, finalement. Si l’église San Felipe vous inspire autant qu’un séjour en
prison, si les animations locales vous font pleurer, si les excursions vous les
brisent menu — laissez tomber ! Faites comprendre que vous passez votre
tour cette année ! Joker ! Stop ! Je glande toute la journée,
les orteils en éventail et je lis des conneries ! Je m’en tape de bronzer
idiot ! J’exige d’ailleurs de bronzer idiot ! Tiens, c’est marrant,
j’entends des « Moi aussi ! Moi aussi ! » qui montent de partout !
Pouviez pas le dire avant, bande d’hypocrites ! Allez, signez ici,
bienvenue au club ! Mmmh, c’est si bon de ne rien faire !
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